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CENTENAIRE DE LA NAISSANCE DE CHOSTAKOVITCH
Ekaterina VOROBIEVA L'œuvre si diverse de Dmitri Chostakovitch est depuis longtemps devenue un classique de la culture russe et mondiale. Mais aussi brillant et original qu'il fut, il est très difficile de lui trouver une place sur l'Olympe de la musique. Il est toujours malaisé d'étiqueter les talents. Une chose est sûre, Chostakovitch a créé un style personnel, inimitable, dont les traits, révélés précocement, ont été développés et fixés dans de multiples œuvres, à différentes étapes de sa création. Le nom du compositeur est devenu le symbole de l'inimitable et de l'individualité musicale. C'est pourquoi la Fondation internationale Youri Bashmet a institué, en 1994, un prix Chostakovitch, qu'elle décerne chaque année "pour contribution exceptionnelle à la culture musicale". Chostakovitch n'est pas reconnu uniquement dans le milieu professionnel étroit des critiques musicaux qui lui consacrent une somme énorme de travaux. Même l'auditeur peu préparé ressent le caractère inhabituel de sa musique. Ce n'est pas un hasard si, lors de la première du Quatuor n°13, en 1970, la salle s'est levée et a écouté, debout, une nouvelle exécution de l'œuvre en bis ! Le secret de Chostakovitch ? Ses opéras et ses ballets, ses symphonies et ses œuvres dans des genres plus mineurs, en un mot tout ce à quoi touchait son génie, incarne par le biais de la musique le monde complexe de l'artiste du XXe siècle. Et ce monde exprimait tout ce que tout un chacun gardait dans le secret de son âme. Certains souvenirs de gens qui l'ont connu montrent que le compositeur était extrêmement attaché à la signification de l'œuvre, il n'aimait pas qu'une musique renferme plus de notes que de sens. Nombre de critiques relèvent une autre grande particularité de la musique de Chostakovitch, à savoir son caractère universel. Divers traits de ses œuvres se sont révélés à différentes époques et ont été importants pour l'auditeur : tantôt la légèreté et une imagination débridée, le charme de l'excentricité, des tons aériens, qu'on dirait "printaniers", tantôt le dramatisme, la souffrance et les épisodes de deuil, tantôt les thèmes tragico-héroïques. Cette musique donne l'impression de grandir et de se transformer avec le Temps. Ce qu'illustre on ne peut mieux le sort de sa symphonie n°1, qu'il composa alors qu'il était encore étudiant, pour son diplôme de fin d'études. Cette œuvre constitue, aux yeux de la critique, "pratiquement le seul exemple de musique symphonique des années 20 à avoir résisté à l'épreuve du temps et à figurer encore aujourd'hui en bonne place dans le répertoire des salles de concert". Le caractère symphonique de la pensée musicale est le trait dominant de Dmitri Chostakovitch. Il a écrit 15 symphonies qui incarnent les grands thèmes philosophiques de toute son œuvre, et 15 quatuors que l'on qualifie souvent de "symphonies de chambre". Ces cycles de mélodies plus tardifs – Sept romances sur des poèmes d'Alexandre Block (1967), Six poèmes de Marina Tsvetaieva (1973), Suite sur des vers de Michelangelo Buonarroti (1974) – laissent également transparaître les traits du compositeur de symphonie. Chostakovitch se tourne toujours et encore vers les thèmes éternels de la musique russe et mondiale : la confrontation entre le Bien et le Mal, l'évolution de l'homme dans ses rapports avec le monde environnant. Mais il le fait dans le style inimitable qui est le sien et que caractérisent notamment le dynamisme, l'art du contraste et de l'image, un fin lyrisme souvent doublé d'humour ou d'ironie, la polyphonie. Pour la force de son expression, la puissance des problèmes soulevés, la quête de réponses humaines et musicales, Chostakovitch est souvent mis sur le même rang que des titans de la musique mondiale comme Bach, Beethoven, Mahler, Tchaïkovski ou Moussorgski. Chostakovitch est comparé à Moussorgski pour la finesse de son écoute sociale. Mais le second s'est surtout illustré dans l'opéra, un genre mieux adapté à la concrétisation du contenu musical. Alors que, pour écrire sa chronique d'une époque, Chostakovitch a choisi la symphonie, genre plus abstrait et volumineux. Ainsi que le note Reïn Laoul, professeur au conservatoire de Saint-Pétersbourg, il était inégalable dans l'art de saisir non seulement la nature profonde de l'époque, mais encore ses couleurs et ses moindres nuances". Chostakovitch a largement contribué au développement du théâtre musical, en dépit de l'ingérence grossière du pouvoir qui a éreinté ses opéras et ballets des années 30 dans deux articles – "Du chaos et non de la musique" et "L'hypocrisie du ballet" – et qui récidivera en 1948, avec un Arrêté du CC du Parti communiste "Sur l'opéra La grande amitié de Mouradeli". Du fait de la répression engagée, le compositeur est contraint de renoncer à l'idée de créer un cycle d'opéras analogues aux Nibelungen, dans lesquels, comme il en avait informé le journal Krasnaïa gazeta, l'héroïne devait être une femme " incarnant les traits collectifs d'aujourd'hui et de demain". Dans ses opéras, surtout dans sa réalisation originale du Nez de Gogol, Chostakovitch adopte avec audace des accents novateurs pour allier œuvre littéraire et musicale. Par le jeu de la succession rapide des épisodes, usant des moyens complexes des techniques de composition modernes, de la construction contrapunctique et multiplans des scènes de masse et d'ensemble, le maestro parvient à une lecture expressive précise, presque à la manière d'une affiche. Les expériences stylistiques de Chostakovitch sont proches des tendances générales de l'avant-garde des années 20-30, des arlequinades – mystères de Meyerhold au théâtre, des oeuvres des écrivains et des poètes du groupe OBERIOU (Union de l'art réel). Les découvertes musicales de Chostakovitch à cette époque (sonorique, micropolyphonie, pointelisme, écriture automatique, etc.) anticipèrent de nombreuses expériences de l'avant-garde musicale des années 1950-60. Chostakovitch a beaucoup écrit pour le cinéma. Il aura été le premier compositeur russe à "incorporer", au cinéma, un orchestre symphonique jouant une musique écrite spécialement pour un film. Journaux et revues publient des articles, reprennent des propos tenus par le compositeur au sujet de la musique de film. Encore à l'aube du cinéma parlant, il déclarait que "la seule voie juste, c'est d'écrire une musique de film particulière", "participant de façon organique à l'action même du spectacle cinématographique". Il réclamait, pour la musique au cinéma, les mêmes exigences que pour le scénario, la réalisation, le jeu des acteurs. De 1929 à 1971, le compositeur aura signé, au total, la musique d'une quarantaine de films, dont des dessins animés pour enfants. Chostakovitch a beaucoup œuvré à la pédagogie de la musique. Il commence à enseigner la composition au conservatoire de Leningrad en 1937, est professeur au conservatoire de Moscou de 1943 à 1948. Certains de ses élèves deviendront des grands noms de la musique : Akhmed Gadjiev, Oreste Evlakhov, Kara Karaev, Youri Levitine, Gueorgui Sviridov, Alfred Schnitke. Grand pianiste lui-même, Chostakovitch a créé un grand nombre d'œuvres pour le piano. Ses 24 préludes et fugues dressent en quelque sorte le bilan du style pianistique du compositeur. C'est une sorte d'encyclopédie du jeu pianistique qui continue d'être utilisée par les pédagogues et sert de test de maturité pour leurs interprètes. Il est quasiment impossible d'énumérer toutes les facettes du talent de Chostakovitch. Comme il est irréaliste de vouloir caractériser ses œuvres musicales si vastes et comportant de multiples strates. Chaque époque entend dans la musique du Maestro de nouveaux sons, en écho au Temps et à l'Homme. C'est bien pourquoi la musique de Dmitri Chostakovitch représente un tel apport à la culture musicale du monde, un élément des valeurs universelles, le sommet des acquis de l'âme humaine.
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